"En ces temps difficiles, il convient d'accorder notre mépris avec parcimonie, tant nombreux sont les nécessiteux." Chateaubriand

mercredi 11 décembre 2013

Pourquoi meurent-ils?







Je veux parler évidemment de nos militaires en opération de par le monde.

Il y a actuellement selon le site du ministère de la Défense 8500 militaires français en opération (voir la carte). Parmi les opérations en cours on peut distinguer celles qui relèvent d'un conflit armé et celles qui se situent dans le cadre d'une présence, parfois dans le cadre des Nations-Unies. Un autre type de classification pourrait être opéré en distinguant les opérations à risques et les opérations moins dangereuses. On pourrait aussi distinguer les opérations dont on parle et celles dont on ne parle pas ou plus.

Mais il n s'agira pas ici de faire le point sur ces différentes opérations, même s'il sera inévitable d'en dégager certaines caractéristiques. Il s'agira de tenter de comprendre, peut-être, pourquoi nos soldats risquent leurs vies, en 2013.

Evidemment quelques crétins diront qu'ils sont payés pour cela. Payés pour mourir. Bien peu en tout cas. Et comme si on pouvait être payé pour mourir. Laissons ces abrutis à leurs délires antimilitaristes.

Il est clair qu'un soldat, d'autant plus que désormais nous nous situons dans le cadre d'une armée professionnelle, donc ne faisant appel qu'à des volontaires, doit (ou devrait) prendre conscience que son engagement à servir sous les armes peut le conduire à une issue fatale. Les deux jeunes soldats morts récemment au premier jour de l'opération se déroulant en Centrafrique y avaient sans doute pensé. D'autant plus que ce sont principalement des militaires du même régiment qui sont tombés lors de l'embuscade d'Uzbin en 2008. Et pourquoi sont-ils morts, ces deux jeunes parachutistes, et aussi ceux tombés il y a plus de 5 ans déjà? Pourquoi sont morts aussi 7 militaires au Mali depuis le début de l'opération Serval et les 89 tombés en Afghanistan? Et les 116 morts en ex-Yougoslavie?  Et les 158 au Liban? (les deux dernières opérations se passent sous casque bleu essentiellement). Sans oublier le Tchad (158 morts également), et diverses autres opérations, la guerre du Golfe par exemple, peu meurtrières dans nos rangs.
Parmi tous ces morts moins de la moitié a eu droit à la mention "mort pour la France". La mention est restrictive en effet, d'autant plus restrictive que la situation de temps de guerre n'est pas toujours avérée, officiellement du moins, ce qui permet de considérer le militaire mort accidentellement de la même manière que s'il était mort en permission. Tant pis pour les veuves et les orphelins. On leur épargnera quand même la mention "mort par imprudence" avec, pourquoi pas, imputation du coût des dégâts aux héritiers. Bon, eux sont donc morts pour rien. Et les autres?

Le président de la République de passage à Bangui s'est incliné sur les dépouilles des deux soldats tués lors d'un accrochage. Il a déclaré que "Nicolas Vokaer et Antoine Le Quinio sont tombés pour la France, pour une noble et belle mission: sauver des vies" et que "La France, ici en Centrafrique, ne recherche aucun intérêt pour elle-même. (...) La France vient défendre la dignité humaine". Ainsi les militaires français actuellement en Centrafrique seraient donc susceptible de mourir ni pour la France, ni pour ses intérêts, mais pour la dignité humaine et pour sauver d'autres vies. Sans vouloir commenter plus avant ces déclarations, le président de la République donne sa définition des  raisons actuelles qui peuvent amener un militaire à sacrifier sa vie. Mais au Mali les raisons étaient différentes. C'était pour stopper les terroristes islamistes (la la demande du gouvernement malien et après accord de l'ONU). En Afghanistan c'était dans la cadre de la lutte contr le terrorisme et pour instaurer la démocratie. Où se situent la France et ses intérêts là-dedans? Ne serait-il plus question d'en parler? Les intérêts du pays sont-ils devenus un sujet tabou? L'armée est-elle devenue l'instrument des bonnes œuvres? Soyons sérieux.

Il fut un temps où c'était facile pour le militaire. C'était quand la menace pesait sur le territoire national et l'empire colonial. En choisissant de servir sous l'uniforme, on connaissait la raison du possible sacrifice de sa vie. Disons que cette période fut longue, même très longue et qu'elle s'acheva avec la fin de la guerre froide. Certes la guerre froide, c'était un peu le "désert des Tartares" et les opérations extérieures en Afrique, et au Liban, essentiellement, permettaient de s'aguerrir et aussi d'affirmer le rang international de la France. Celui-ci était adossé, au moins pour partie, à une armée digne de ce nom avec des effectifs conséquents, un budget correct et des perspectives quant à l'évolution de son matériel, les trois éléments étant évidemment liés.  Quand nous intervenions au Tchad, en Centrafrique déjà, à Kolwezi, nous savions quels étaient les enjeux. Les intérêts de la France y apparaissaient clairement. Et la mention "mort pour la France" avait tout son sens quand elle accompagnait le patronyme d'un soldat mort en opération. C'était aussi l'époque de la conscription qui s'accommodait fort bien de ce principe de base que le militaire était là pour se sacrifier pour son pays. Elle n'a pas résisté à la disparition de la menace extérieure. En refusant d'engager le contingent dans les opérations extérieures, les seules qui pouvaient encore exister, la conscription n'avait plus sa raison d'être. Comment justifier encore qu'on mourrait pour la France dès lors que la mort survenait loin, à l'étranger, tandis que le territoire national n'était pas menacé. Celui qui signa la mort de la conscription ne fut pas Chirac, mais Mitterrand en refusant d'engager le contingent lors de la guerre du Golfe (il mettait ainsi l'armée de terre notamment dans une situation des plus délicates dans le cadre de cette opération). Sa décision, mais pouvait-il en prendre une autre, impliquait  que seule une professionnalisation de l'outil militaire était en mesure de faire face aux interventions qui attendaient l'armée française.

Tandis que celles-ci se multipliaient, on récoltait dans le même temps les dividendes de la paix (dixit Fabius) en diminuant sans cesse les budgets, en faisant fondre les effectifs, en privant les militaires du renouvellement nécessaire de leurs matériels. Et ça continue, les militaires assumant actuellement la presque totalité de la réduction des effectifs des agents de l'Etat. Ou de leur stabilité.
Néanmoins ils sont toujours autant sollicités pour stopper les islamistes, mais ils ont failli l'être pour les aider en Syrie, ou défendre la dignité humaine. Heureusement pas partout car ils n'y suffiraient pas, loin de là. De fait on pourrait se demander légitiment "pourquoi nous?". Les autres pays occidentaux, européens notamment, ne sont-ils pas concernés par la dignité humaine et l'enrayement de la progression de l'islamisme en Afrique. Certes cette dernière mission pourra nous rappeler avec une possible nostalgie l'époque coloniale qui constitua de fait un endiguement de la poussée de l'islam en Afrique. Mais nous ne saurions nous référer à cela, horreur!, pour justifier notre action. Pas plus également que nos responsabilités en tant qu'anciens colonisateurs. Ça fait quand même un demi-siècle qu'on a tendu les clés. Et le gouvernement actuel pourfendeur de la Françafrique qui caractérisait les gouvernements de droite évidemment ne pourrait tomber dans le même travers qu'eux.

Alors pourquoi meurent-ils? Plus vraiment pour la France, plus pour ses intérêts selon le président. Quand même pas pour ceux des Chinois, pour pacifier des zones où ils pourront mener leurs affaires en toute quiétude! L'opacité de notre diplomatie ne permet guère de donner une réponse à ceux qui en sont le bras armé. Pourtant je pense qu'ils en auraient besoin. Ainsi qu'autre chose que de beaux discours qui ne sauraient remplacer les moyens manquants.


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