"En ces temps difficiles, il convient d'accorder notre mépris avec parcimonie, tant nombreux sont les nécessiteux." Chateaubriand

jeudi 12 septembre 2013

Fait divers


J'ai souvent quelque difficulté à titrer mes billets, soit parce que n'importe quel titre me parait être réducteur, soit parce que plusieurs possibilités s'offrent et qu'il n'est pas aisé de choisir. Par exemple, à ce billet j'aurais pu donner le titre d'"Accident du travail" ou encore de "Quand une justice se substitue à une autre", ou bien encore de "Au nom du peuple français", ce dernier titre constituant la formule préliminaire à toute décision de justice, et on se demande pourquoi.

Bon venons en aux faits. Un bijoutier niçois qui venait d'être braqué sous la menace d'armes à feu attend que ses agresseurs quittent son magasin pour les poursuivre avec une arme dont il fait usage. Résultat, un braqueur tué, et le bijoutier mis en examen pour homicide volontaire. Vous comprendrez donc cette possibilité de titre qu'est "Accident du travail" dans la mesure où tout braqueur un peu sensé doit prendre en compte le fait qu'il risque de se retrouver face à un braqué récalcitrant. D'autant plus récalcitrant d'ailleurs que c'est la seconde fois en quelques mois que sa bijouterie était dévalisée. Vous comprendrez aussi ce possible titre qu'est "Quand une justice se substitue à une autre", le bijoutier ayant préféré lui-même intervenir plutôt que d'attendre que la police se charge d'arrêter les malfrats, éventuellement, et que la justice les punisse, là-aussi éventuellement, enfin autrement que par une admonestation, un bracelet aux chevilles ou quelques mois de prison non effectués par manque de place dans l'établissement pénitentiaire du coin.

Il n'est pas dans mes intentions de justifier ce qu'a fait le bijoutier qui va sans doute payer le prix fort pour son acte d'ailleurs assez irraisonné et dangereux parce que tout cela se passe dans la rue. Il n'est pas non plus dans mes intentions de pleurer un braqueur qui a pris les risques qu'il a bien voulu prendre. Par contre on peut essayer de comprendre comment de telles choses sont devenues possibles, comment des honnêtes gens travailleurs, pères de famille irréprochables, c'est du moins ce que j'ai pu lire, peuvent en arriver à ces extrémités, en devenant des assassins, car dans le cas présent il sera difficile de faire valoir la légitime défense.
Et bien la réponse on la trouve dans les commentaires de ce fait divers. Car que vous preniez à peu près n'importe quel journal (sur internet), vous trouverez une majorité de commentateurs se placer du côté du bijoutier, soit en justifiant son acte, soit en faisant preuve de compréhension. Ce qui lui laisse une lueur d'espoir pour les assises. Les commentaires en question laissent apparaitre une manque de confiance total dans la justice de notre pays et avalisent l'idée qui, à mon avis, fait doucement son chemin, que le meilleur protecteur de soi-même, de ses proches, de ses biens a tendance à être soi-même, que si on laisse faire les choses on n'obtiendra jamais réparation et que de ce fait les actes délictueux vont se multiplier. Je n'invente rien, il suffit de lire. Comme on pourra lire aussi que le nom de Taubira apparait régulièrement, comme instrument ou symbole de cette justice qui, aux yeux de ces commentateurs, n'en est plus une.
Et là vous retrouvez ma troisième possibilité de titre, à savoir "Au nom du peuple français".

On n'aura sans doute jamais trouvé une formule aussi fausse pour qualifier les décisions de justice telles qu'elles sont perçues par un grand nombre de Français et sans doute une majorité. Et bien que souvent les gens honnêtes n'ayant pas été confrontés à une décision de justice ignorent cette formulation figurant en tête de chaque jugement, il est fort probable qu'ils la récusent avec force. Et nul doute que la situation sera aggravée par la future loi pénale concoctée par notre ministre de la justice avec ses partenaires privilégiés du syndicat de la magistrature qui, parait-il, sont devenus très présents place Vendôme depuis son arrivée à un poste sans doute pas fait pour elle, du moins vu sous l'angle des intérêts de la France et des Français. Bien sûr les truands et les bonnes âmes qui voient dans ceux-ci les malheureuses victimes d'une société injuste ne seront pas de mon avis.
Il n'est pas question ici de s'étendre sur cette future loi et sa philosophie pour le moins discutable si on se limite à quelques observations qui pourraient démontrer que la prison n'est sans doute pas plus propice à engendrer la récidive que l'air libre car combien de "faits divers" mettant en cause des pauvres jeunes bien (mais en mal) connus des services de police, selon la formule consacrée, ayant été interpellés 2, 5, 10, 20 fois et plus sans avoir jamais vu les murs d'une cellule! Il suffira de constater que cette loi s'attire de nombreuses critiques de la part d'une majorité de gens qui, de façon très raisonnable, préfèrent savoir les truands enfermés, et s'ils pouvaient l'être davantage et plus longtemps ils ne s'en plaindraient pas, que faisant l'objet de mesures bienveillantes dehors. Le fossé entre les Français et la justice, j'allais dire leur justice, mais ce n'est plus le cas, va donc encore se creuser. D'ailleurs les chiffres parlent démontrant qu'une situation déjà mauvaise s'est aggravée depuis ce changement d'optique à l'égard des gens qui pourrissent la vie des Français auxquels on aura de plus en plus de mal à vendre le fait que l'insécurité n'est rien d'autre qu'un sentiment sans doute alimenté par les forces réactionnaires.

Alors on comprend la logique de ces commentaires, ces nombreux commentaires évoqués plus haut. Ils sont le témoignage de ceux qui n'ont plus confiance dans un système judiciaire et qui comprennent, quand ils n'approuvent pas, les actes d'auto-défense et même d'auto-justice. Puisque la justice ne fait pas son travail il est logique, selon eux, que les citoyens assurent eux-mêmes leur sécurité, voire davantage. Et cela nous emmène vers des dérives probables qui d'ailleurs ont déjà commencé. Ce genre de vide réel ou ressenti se comble souvent. Partout.
Il y a à peu près 25 ans j'étais au Sénégal, pas au club med, mais accueilli par un camarade avec lequel nous avions rampé dans les mêmes pistes à char tandis qu'il se formait chez l'ancien colonisateur. Là-bas, à cette époque du moins, quand un délinquant était pris, c'était à sa victime de lui assurer sa subsistance en prison. Sinon, faute de pouvoir le nourrir, le système judiciaire le remettait en liberté. Je ne plaisante pas. Dois-je vous expliquer ce qui se passait généralement quand un voleur était pris? Une justice parallèle s'était mise en place, bien organisée d'ailleurs. Mais impitoyable.
Bien sûr en France nous n'en sommes pas là. Mais des espèces de groupes d'auto-défense se créent depuis un certain temps déjà parfois spontanément ici ou là. Enfin surtout là où on sait qu'il n'y a plus rien ou pas grand-chose à attendre des institutions. Ça part souvent d'un événement plus marquant que les autres parce qu'il a touché davantage de monde ou parce qu'il a été plus spectaculaire que d'habitude. Et là on voit des gens, pas des gros bras, pas des bagarreurs dans l'âme, décider de cesser de subir individuellement et de se protéger, eux ou leurs biens collectivement. C'est assez intéressant à observer comme phénomène d'ailleurs et c'est bien plus fédérateur que la fête des voisins. En plus c'est efficace, pas tant parce qu'on va se venger ou punir des nuisibles, en fait ça n'arrive pas souvent, mais parce que c'est simplement dissuasif.
Alors va-t-on en arriver là, avec les risques que ça représente, car il y en a? Ou encore les gens vont-ils penser comme ce bijoutier à s'armer pour faire face au cas où? Il semblerait qu'à Marseille cette option devienne assez prisée.

En tout cas et pour boucler, la lecture des faits divers, mais encore davantage celle des commentaires de ces événements de la vie de tous les jours, hélas, montrent qu'on peut s'attendre à certains comportements qu'on aurait pu penser dépassés dans une société moderne, mais qui nous rappellent certaines exigences de base intemporelles comme celle de pouvoir vivre en sécurité. Si ceux qui ont le devoir de la garantir le font mal ou préfèrent même se préoccuper des malfrats que de leurs victimes passées, présentes et à venir, l'exigence de sécurité ne disparaitra pas et sera satisfaite "au mieux", avec les "moyens du bord" .

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